Comment faire face au contexte économique actuel?

La hausse du prix des intrants et des taux d’intérêt amène son lot de défis. Il y a des facteurs incontrôlables dont on doit tenir compte, mais il y a aussi plusieurs facteurs que l’on peut contrôler. Plus on s’y prend tôt, plus l’impact est positif.

Incontrôlables, les hausses de taux d'intérêt?

Les taux d’intérêt n’ont pas cessé d’augmenter dans les derniers mois. La plupart des fermes laitières ont un endettement qui varie de 15 000 $ à 30 000 $ par kilo de quota détenu, et cette dette est en grande partie renouvelable à court terme. Donc, l’augmentation des taux d’intérêt affecte directement le coût du capital pour les fermes, augmentant les paiements et les besoins de trésorerie.

Comment savoir où je me situe?

Le graphique ci-dessous montre les effets d’une augmentation du taux d’intérêt de 2 à 3 %, pour une dette s’échelonnant entre 10 et 20 ans. Par exemple, pour une ferme ayant un endettement de 20 000 $/kg avec un terme de 10 ans, une augmentation de 2 % du taux d’intérêt se traduit par un déboursé additionnel de 225 $/kg/an, alors qu’une augmentation de 3 % du taux d’intérêt avec un terme de 20 ans se traduit par une augmentation de 380 $/kg/an. 

Pour une ferme de 100 vaches avec 113 kg de quota, cela représente de 2 000 à 3 500 $ par mois environ.

Graphique 1. DÉBOURSÉS ADDITIONNELS ($/KG/AN) EN FONCTION DE L’ENDETTEMENT ($/KG QUOTA DÉTENU)
DÉBOURSÉS ADDITIONNELS ($/KG/AN) EN FONCTION DE L’ENDETTEMENT ($/KG QUOTA DÉTENU)

Des solutions financières?

Des solutions existent. Premièrement, faire un budget et un suivi des flux de trésorerie permettra de saisir l’ampleur de la situation et de la gérer.

Deuxièmement, les créanciers ont possiblement des solutions à vous offrir, tels une restructuration de dette ou un congé de paiement de capital. La disponibilité de ces solutions dépend souvent de la situation financière de la ferme et de la confiance des créanciers envers ses gestionnaires. Donc, maintenir une bonne communication avec les créanciers peut être avantageux, voire nécessaire.

Soyons stratégique : revoir et prioriser nos investissements

Le coût du capital s’est maintenu anormalement bas au cours des 10 dernières années. Le taux directeur de la Banque du Canada est demeuré sous la barre de 1 % la plupart du temps. Mais la hausse des derniers mois signale un changement important du contexte économique. Dans ce nouveau contexte, les fonds sont et seront plus couteux. En conséquence, on doit redoubler d’efforts pour s’assurer qu’on investit dans les bons actifs et qu’on les rend le plus productifs possible.

A-t-on des actifs dont on pourrait se passer? Et ceux qu’on veut garder, peut-on les rendre plus productifs en les utilisant plus ou mieux? 

Entre autres solutions, il y a les formules de partage d’actifs qui sont relativement bien connues (CUMA, copropriétés, échanges et travaux à forfait). Ces formules demandent certains efforts en fait de gestion de relations d’affaires, mais elles auront l’avantage de réduire le coût de possession des actifs, incluant les intérêts et le stress fi nancier, sans nécessairement augmenter les frais variables ou réduire les revenus.

Comment être proactif à la ferme?

À défaut de pouvoir éviter la tempête, essayons au moins de minimiser les dégâts. La plupart des solutions demandent quelques mois avant de livrer tous leurs bénéfices. C’est donc maintenant qu’il faut les mettre en place. Certaines pratiques ou habitudes adoptées à la ferme mériteraient-elles d’être revues?

On a beaucoup investi dans le confort pour les animaux et les choix génétiques mettent aussi l’accent sur la longévité des vaches. Pourtant, les statistiques du contrôle laitier de 2021 présentent un taux de réforme et un pourcentage de vaches de 3e lactation et plus semblables à ce que l’on retrouvait il y a 15 ans. Est-ce qu’on aurait oublié d’ajuster le nombre de sujets gardés pour l’élevage en conséquence? Ne serait-ce pas un excellent endroit pour réduire les sorties d’argent chaque mois sans avoir d’impact significatif sur les revenus de la ferme?

Voyons l’exemple fictif de la Ferme Cent vaches inc. La ferme affiche un taux de réforme et un pourcentage de vaches en 3e lactation et plus identiques à la moyenne provinciale de 2021. Les producteurs ont cependant amélioré leur programme d’élevage et affichent maintenant un âge moyen au premier vêlage de 24,5 mois. Ils maintiennent un ratio génisses/vaches de 0,74 (74 génisses/100 vaches en production) et ils sont donc assez satisfaits de leurs résultats. Le renouvellement des prêts prévu bientôt les inquiète cependant beaucoup plus.

Une analyse rapide avec leur conseiller Lactanet révèle un potentiel sous-utilisé : la croissance actuelle des génisses leur permettrait de les saillir 1,5 mois plus tôt. Considérant l’état de santé du troupeau, les vaches pourraient facilement faire une demi-lactation de plus en moyenne. Le taux de réforme actuellement à 34 % serait réduit à 28 %. Il serait alors possible d’élever moins de génisses pour assurer la relève du troupeau. En misant sur ces deux éléments, le ratio génisses/vaches du troupeau passerait à 0,58. Mais serait-ce réellement plus avantageux dans le contexte de prix actuel? Le graphique 2 répond à cette question.

Graphique 2. LIQUIDITÉS DÉGAGÉES1 EN FONCTION DU RATIO GÉNISSES/VACHES

1 Ventes vaches de réforme et veaux moins achats d’aliments, frais vétérinaires, insémination, litière et enregistrements.

Selon ce graphique, les changements proposés feraient passer les liquidités dégagées de 0,15 $/kg à 0,26 $/kg. Donc, même sans réduire les salaires, les frais des bâtiments et le coût des fourrages, on verrait des retombées positives dans le compte de banque.

Le conseiller leur suggère simplement deux actions à mettre en place dès maintenant :

  1. Garder en moyenne 2,3 femelles nées par mois plutôt que 3 – comme actuellement – et ajuster la stratégie de reproduction en conséquence. Les écographies pourront aider à éviter de mauvaises surprises.
  2. Saillir toutes les génisses dès qu’elles ont atteint le poids requis (55 % du poids mature de la race).

L’impact sur les liquidités sera négligeable au début : un veau vendu en plus, des frais d’enregistrement en moins, moins de lactoremplaceur, de vaccins, etc. Après quelques mois, on verra aussi le nombre de génisses diminuer dans les autres groupes : moins de moulée début, de suppléments, de saillies, etc. Ainsi, d’un montant d’argent insignifiant pour le premier mois, on en arrivera à améliorer les liquidités de la ferme d’environ 600 $/mois en moins d’un an.

L’ajustement de la stratégie de reproduction permettra de vendre un peu plus de veaux issus d’un croisement Holstein-Angus dans 9 mois. Une belle façon d’ajouter un autre 125 $/mois aux gains déjà planifiés. L’année prochaine, on pourra aussi ajuster les superficies en fourrages selon le nouvel inventaire de génisses et les hectares libérés pourront être transférés vers les grandes cultures.

Tirer avantage de nos fourrages

Les liquidités sont rares et le prix des concentrés est élevé, il faut donc s’assurer de tirer le maximum de nos fourrages qui, pour plusieurs, auront été abondants pour la saison 2022. L’automne est souvent l’heure des bilans. On calcule les rendements des cultures et on prend des décisions, notamment au sujet des prochaines variétés à implanter, des rotations de cultures et des superficies en fourrages. Vous servez-vous de ce bilan afin de déterminer la meilleure stratégie alimentaire pour votre troupeau avec les inventaires à la ferme?

Voici, selon nous, trois des meilleures stratégies d’alimentation des fourrages pour maximiser la production laitière en maintenant des coûts raisonnables.

Meilleures stratégies d'alimentation des fourrages

  1. Donner le meilleur foin aux meilleures vaches

    Les meilleures vaches ont des besoins énormes en nutriment et bien souvent elles sont en déficit d’énergieen raison de la difficulté à concentrer une ration tout en conservant leur santé et la santé financière de l’entreprise. Lorsque la structure de l’entreprise le permet, donner au groupe 1 les meilleurs fourrages concentre la ration et rend cette dernière plus adaptée aux meilleures productrices, améliorant ainsi les pics de lait et diminuant les problèmes reliés au déficit énergétique.

  2. Utiliser l’ensilage de mais judicieusement

    L’ensilage de maïs, comme plusieurs le savent, est un aliment qui s’améliore en digestibilité dans le temps. Grâce à cette amélioration, il atteint son plein potentiel de 3 à 6 mois après la mise en silo. Il est donc judicieux d’utiliser cette métrique à son avantage. Combien de fois avons-nous été témoin de producteurs qui donnaient beaucoup d’ensilage de maïs en automne et devaient le diminuer en été pour ne pas en manquer? On devrait faire le contraire afin de maximiser la production. 

Par exemple, si on possède un silo 20 x 80 d’ensilage de maïs et qu’on donne 20 kg par vache pendant les six premiers mois et 15 kg les six derniers mois, on obtiendra 7 000 litres de lait de moins qu’avec le même silo et une stratégie de 15 kg dans les six premiers mois et 20 kg les six derniers mois. Il s’agit donc d’une différence d’environ 550 $/mois.

  1. Économiser la bombe

    Pour ceux qui auront fait du foin très jeune, soit entre 24-28 % d’ADF, la meilleure stratégie est d’y aller à dose raisonnable plus longtemps plutôt que de le donner en trop grosse quantité moins longtemps. La raison est fort simple : un foin très jeune n’a pas le temps d’être bien digéré par la vache lorsqu’il est donné en trop grande quantité. Les fumiers s’éclaircissent et les nutriments se retrouvent dans la fosse. Par contre, ce type d’ensilage est tout à fait approprié dans une ration. De par son appétence, elle augmente bien souvent la prise alimentaire et concentre la ration. Donc, dans la mesure où c’est faisable à la ferme, en donner longtemps à petite dose permettra, en plus d’une stabilité alimentaire, de tirer plus de lait avec le même volume d’ensilage par sa meilleure absorption.

En résumé…  

On sait d’ores et déjà que toutes les fermes sont affectées par l’augmentation du prix des intrants et que la majorité verra leurs paiements en intérêt augmenter significativement dans les prochains mois.  

Pour une ferme type de 100 vaches, on a estimé les coûts additionnels en intérêt entre 2 000 $/mois et 3 500 $/mois. Mais on a vu que certaines modifications au programme d’élevage pourraient, à terme, nous sauver environ 600 $/mois et l’utilisation judicieuse des fourrages disponible peuvent aussi nous aider à sauver des montants conséquents. Il est donc envisageable de récupérer la majorité de l’augmentation des frais d’intérêts avec ces gains d’efficacité.   

Tout n’est donc pas perdu puisque les gains d’efficacité réalisés en temps de crise seront encore valides lorsque le beau temps reviendra.  

Pour toute question concernant la meilleure stratégie d’alimentation ou de gestion de troupeau, l’équipe de conseillers de Lactanet peut vous aider!  

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Par Simon Jetté-Nantel, Ph. D.
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